Une femme aujourd’hui, ou prendre les femmes au sérieux

Marilou Aussilloux et Ariane Ascaride dans Une femme aujourd’hui de Robert Guédiguian. Photo : © Agat Films / Bibi Film / Arte France

Lacan disait que « La femme n’existe pas ». Il ne niait pas les femmes ; il voulait dire qu’aucune définition universelle ne les rassemble et qu’il faut les prendre une par une. Le titre du vingt-cinquième film de Robert Guédiguian semble l’avoir entendu : non pas « la femme d’aujourd’hui », mais une femme, Juliette, trente ans. C’est peut-être là que commence son féminisme. Le film ne propose aucun modèle et ne dit pas aux femmes ce qu’elles devraient être ,il suit le chemin singulier de l’une d’entre elles.

Au départ, tout semble maîtrisé. Juliette travaille dans les fusions-acquisitions, vit dans une grande maison avec piscine, voyage beaucoup, revient du Japon, file en trottinette. Elle passe une partie de ses nuits rivée à son écran. Ses relations amoureuses suivent la même logique : des rencontres de passage, congédiées au matin, car déjà « en couple » avec son ordinateur. Il ne s’agit pas ici de sexualité au sens étroit. Ce que Juliette cherche, c’est un contact, une présence, des caresses ainsi qu’elle l’énonce. La demande d’amour est là, mais tenue à distance, comme on gère un dossier.

Ses parents, ouvriers de l’Estaque, l’invitent souvent, elle vient rarement. Elle se sent loin de leurs préoccupations, comme si elle ne parlait plus tout à fait leur langue. Tout le malaise du transfuge de classe est là : on a quitté un monde sans habiter pleinement l’autre. Juliette a conquis sa liberté de femme en adoptant les codes d’un univers qui ne lui laisse aucun temps pour elle-même.

Puis survient le réel, au sens où Lacan l’entend : ce qui fait effraction, ce qui ne se symbolise pas. Un soir, un collègue la viole. Juliette se défend, et ce geste compte : le film ne la réduit jamais au statut de victime. Ce qui suit dit beaucoup de notre époque et de la manière dont les institutions traitent encore la parole des femmes, au point parfois de renverser les places…

Pourtant, le film ne fait pas de l’agression une rédemption. Un trauma ne transforme rien : il sidère, il fige. Ce qui ouvre une autre voie, c’est une rencontre de hasard. Les Grecs, et Lacan à leur suite, distinguaient l’automaton, la répétition qui tourne en boucle, et la tuché, la rencontre contingente qui vient l’interrompre. Juliette ne choisit pas le lieu où elle va se reconstruire, elle y est amenée par accident. C’est ce qu’elle fait de cette rencontre, et non la violence subie, qui la déplace.

Elle ne se reconstruit pas seule, et le film est féministe aussi par là. Juliette prend place parmi d’autres femmes, plus fragiles qu’elle, et leur donne le temps qu’elle refusait à tout le monde. En retour, elles lui redonnent une place. La clinique connaît bien ce mouvement : se reconstruire en soutenant chez d’autres ce qui a été attaqué chez soi.

Il y a aussi, en arrière-plan, un secret de famille. Je ne le dévoilerai pas, mais il touche à ce que l’histoire des femmes a si souvent été, une histoire d’effacement, là où se croisent la classe sociale et l’histoire coloniale. Ce qui n’a pas été dit ne disparaît pas pour autant : cela se transmet autrement, en creux, d’une génération à l’autre. On peut se demander si l’exil intérieur de Juliette, sa difficulté à trouver sa place d’un monde à l’autre, ne prolonge pas un déplacement plus ancien. Le film ne tranche pas, et c’est tant mieux.

Quant à l’amour, le film ne l’abandonne pas. Face à la violence, il ne répond pas par la défiance envers tous les hommes, il ose imaginer une autre manière d’être un homme, qui ne prend pas mais sait attendre. Le désir, au sens où l’entend la psychanalyse, a besoin de ce temps-là, de ce manque qu’on ne comble pas aussitôt.

Je crois ce film profondément féministe, mais d’un féminisme qui ne dresse pas de modèle. Juliette n’est ni une icône ni une victime exemplaire : elle se défend, elle vacille, elle se trompe, puis elle trouve auprès d’autres femmes la possibilité de continuer. Guédiguian ne propose pas une modernité qui aurait effacé le besoin d’affection ni la complexité des liens. Il filme une femme pressée qui apprend que certaines choses ne se négocient pas, ne se fusionnent pas et ne s’acquièrent pas : elles demandent du temps. Il ne filme pas la femme d’aujourd’hui, il filme une femme, et c’est peut-être cela, au fond, prendre les femmes au sérieux, une par une.

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