ORLAN, les ailes de la paix

Sculpture blanche d’ORLAN, « Pour la paix perpétu-aile(s) », figure en robe plissée tenant une colombe dans chaque main

Lundi soir 19 octobre 2026, rue de Turenne, la galerie était pleine. Beaucoup de monde, une ambiance joyeuse, des retrouvailles, des livres signés. On y fêtait pourtant une exposition grave : « Vers la paix perpétu-aile(s) – Guerre et Paix », présentée en marge d’Art Basel Paris par la Tora and Art Foundation et Bien en place, sous le commissariat de Jean-Baptiste Chantoiseau. Cinq artistes y interrogent la guerre et ce qui pourrait lui répondre. Un n’était pas présent : le photographe Émeric Lhuisset n’avait pas pu venir, il était sur le front. Le monde a bien besoin de paix.

Le titre reprend celui d’un texte de Kant, « Vers la paix perpétuelle » (1795), mais le trait d’union coupe le mot et y fait apparaître une aile. La paix devient un envol, quelque chose de fragile, toujours à reprendre. On n’y est pas, on va vers elle.

Au centre de la salle, c’est l’artiste ORLAN qui donne son image à ce titre. Une grande figure blanche, en poudre de marbre, se tient debout dans une longue robe plissée, les bras ouverts, une colombe posée sur chaque main. L’une est prête à s’envoler. On reconnaît ORLAN à certains détails : les deux bosses sur les tempes, qui marquent son visage depuis ses opérations-performances des années 1990, et la haute coiffe en pointe, moitié blanche, moitié noire, comme ses cheveux. L’artiste se représente elle-même en messagère de paix, sans fausse modestie, avec ce mélange de gravité et d’humour qui lui est propre. Sur le mur, une photographie en noir et blanc reprend la même figure, lumineuse sur fond noir.

Mais chez ORLAN la paix ne va jamais sans son envers. Plus loin, deux grandes toiles de 2026 se répondent, côte à côte : « La mort de la mort » et « Manifeste contre les horreurs de notre époque », de la série « Nous sommes inconsolables ». Ensemble, elles montrent son visage partagé en deux. D’un côté, un profil dont la peau laisse voir le crâne, les dents, les muscles du cou, comme une planche d’anatomie. De l’autre, un visage de face, la bouche grande ouverte sur un cri, traversé d’éclats de couleur. Dans le fond rougeoyant, la silhouette minuscule d’un soldat qui épaule son fusil. La colombe et le cri, la paix et la mort : ORLAN tient les deux ensemble.

Freud disait à Einstein en 1932, dans « Pourquoi la guerre ? » : la pulsion de destruction ne disparaîtra pas, elle est toujours mêlée à celle qui unit et qui fait vivre. On ne peut pas la supprimer, seulement la détourner. Et pour Freud, tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre.

Les autres artistes de l’exposition le montrent chacun à leur manière. Léa Le Bricomte assemble des munitions neutralisées en une sorte de temple doré (« Spirits Houses »). De loin, on dirait une architecture ancienne, de près, ce sont des balles et des douilles. Ses « Dripping Medals » font couler sur le mur des dizaines de rubans de décorations militaires, comme de la peinture. Oleg Kulik, avec sa série « The Russian » (1999), place devant une cathédrale de Moscou aux coupoles dorées une voiture accidentée, des chiens et un feu rouge. Émeric Lhuisset, enfin, rejoue en Ukraine, avec de vrais soldats, le célèbre tableau de Répine où les cosaques, autour d’une table, rient en écrivant leur réponse au sultan. Des hommes en armes qui rient : la guerre, et ce qui résiste en elle. Les « Jeux éducatifs » d’Esther Ferrer complètent l’ensemble.

ORLAN est une amie, je suis et apprécie beaucoup son travail, ses interventions, ses conférences. Hier soir, elle signait ses livres, entourée, en veste de velours orange, aussi vivante que ses œuvres. Depuis plus de cinquante ans, elle fait de son corps et de son image un lieu de combat contre ce qui enferme : les normes, les dogmes, la violence. Avec cette figure aux colombes, elle propose autre chose qu’un combat : un geste d’ouverture, les bras tendus. Ce n’est pas une paix naïve. C’est une paix qu’il faut vouloir.

« Vers la paix perpétu-aile(s) – Guerre et Paix », jusqu’au 31 octobre 2026, de 11 h à 19 h, 84 rue de Turenne, Paris 3e.

Votre commentaire