« La vie d’une femme », en chapitres

Gabrielle a 55 ans. Elle est chirurgienne, cheffe de service dans un hôpital public à Paris. À l’hôpital, on l’appelle « Robocop », elle tient, elle décide, elle opère. Elle est l’épouse d’un homme qu’elle aime. Elle n’a pas voulu d’enfants, et elle ne s’en excuse pas. Autour d’elle, pourtant, tout bouge : sa mère perd la mémoire, l’hôpital manque de tout, son amie la plus proche flanche. Et une romancière, Frida, s’installe quelques semaines dans son service pour écrire un livre.

Charline Bourgeois-Tacquet a construit son film comme un roman, en chapitres numérotés et titrés. Chacun dit une part de ce que traverse une femme à cet âge de la vie : le travail, l’amour, les parents qui vieillissent, l’amitié. Ce découpage ne morcelle pas Gabrielle. Il montre au contraire qu’une vie est faite de plusieurs fils tenus en même temps, et qu’aucun ne résume la personne.

Léa Drucker est remarquable. Elle joue une femme forte sans en faire une héroïne. On la voit maîtriser, puis perdre un peu de cette maîtrise, sans que le film en fasse un drame.

Au fond, ce film traite de la question du désir. Dans la langue courante, le mot est presque toujours entendu au sens sexuel : désirer quelqu’un, éprouver du désir. C’est une réduction, et pour la psychanalyse, une erreur. Le désir ne se confond ni avec l’attirance, ni avec l’envie d’un objet.

Lacan distingue le besoin, la demande et le désir. Le besoin vise un objet précis et peut être satisfait : on a faim, on mange. La demande s’adresse à quelqu’un et, au-delà de ce qu’elle réclame, demande toujours de l’amour. Le désir naît dans l’écart entre les deux : il est ce qui reste quand le besoin est satisfait et que la demande a reçu sa réponse. C’est pourquoi aucun objet ne le comble. Il se déplace de l’un à l’autre, et c’est ce mouvement même qui nous fait vivre.

Ce désir ne naît pas seul. « Le désir de l’homme est le désir de l’Autre », dit Lacan : nous commençons par désirer à partir des autres, de ce qu’ils attendent de nous, de la façon dont ils nous regardent. Le petit enfant devant le miroir se reconnaît avec joie, puis se retourne vers l’adulte pour qu’il lui confirme que c’est bien lui. Notre image de nous-mêmes se forme dans le regard d’un autre. C’est un point de départ, pas un but. Car on peut en rester là, et ne plus exister que par le regard des autres, avoir sans cesse besoin d’être vu, approuvé, reconnu pour se sentir être. Notre époque, avec ses écrans et ses réseaux, en offre chaque jour l’exemple.

Une psychanalyse va dans l’autre sens. Elle n’apprend pas à mieux plaire, elle aide à se séparer de cette attente, à cesser de régler sa vie sur ce que l’autre veut voir, pour s’orienter selon son propre désir. Lacan disait que la seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir cédé sur son désir. Il ne s’agit pas de céder à toutes ses envies, mais de ne pas trahir ce qui nous fait vivre au profit de ce qu’on attend de nous.

C’est tout le chemin de Gabrielle. Elle désire être chirurgienne, tenir son service, vivre auprès de son mari. Elle a refusé la maternité, que d’autres attendaient sans doute d’elle. Elle n’a pas cédé sur son désir. Puis arrive Frida, qui la regarde, l’observe, veut l’écrire. Être regardée ainsi, devenir le personnage d’un livre, peut flatter autant que déstabiliser. Le film pose la question avec délicatesse : ce regard va-t-il la capturer, ou l’aider à savoir ce qu’elle veut vraiment ?

Tout tourne ainsi autour du choix. Lacan parlait de « l’insondable décision de l’être » : il y a en chacun un choix que rien n’explique tout à fait, ni l’histoire familiale, ni les circonstances. Mais choisir, c’est aussi perdre quelque chose. Gabrielle le sait, et c’est ce qui donne au film sa justesse : aucun chapitre n’efface les autres, chaque choix laisse une trace.

En face, la mère de Gabrielle oublie. La fille qui doit sans cesse décider et la mère qui perd ses souvenirs : le film place côte à côte ce qui s’éveille et ce qui s’efface, sans pathos.

Il y a, dans le synopsis, cette phrase : Gabrielle « a décidé d’être heureuse ». C’est peut-être le vrai sujet du film. Non pas un bonheur donné, mais une décision, reprise chapitre après chapitre, au milieu de ce qui vacille. C’est un film lumineux, intelligent, qui parle des femmes de cinquante ans sans les réduire à leur âge.

« La Vie d’une femme », de Charline Bourgeois-Tacquet, avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, Laurent Capelluto et Marie-Christine Barrault. En salles depuis le 9 septembre 2026.

Votre commentaire