Sous la ligne, l’art pour tous

Au 372, rue de Vaugirard, dans le 15e arrondissement, onze voûtes ferroviaires du Second Empire dormaient sous l’ancienne Petite Ceinture. Longtemps oubliées, parfois réduites à un parking, elles se sont réveillées le 18 septembre dernier. Le lieu s’appelle Underline, littéralement « sous la ligne ». J’y suis allée ce dimanche, et j’en suis ressortie avec l’envie d’en parler.

Un lieu pensé pour tous

J’ai eu l’agréable surprise d’échanger avec Aurélien Louis, l’un des porteurs du projet, dont la société, Gabius, a été retenue par SNCF Immobilier pour réinventer ces voûtes. Près de 2 000 m² à faire vivre, et une conviction : rendre la culture accessible à tous.

Une chose m’a frappée dans sa façon d’en parler. Il hésite à employer l’expression « art contemporain », trop marquée selon lui, associée à une élite qui fréquente galeries et musées. Il préfère parler d’art et d’artisanat, et dit vouloir mettre en lumière des savoir-faire. Ce scrupule en dit long : un seul mot peut suffire à faire croire à certains qu’un lieu n’est pas fait pour eux, avant même d’en avoir franchi la porte.

Le pari semble tenir. Selon Aurélien Louis, Underline accueille près de mille visiteurs par jour le week-end depuis son ouverture, un peu moins en semaine. Le lieu accueillera des expositions mais aussi des événements, le plus souvent gratuits, parfois avec billetterie selon les cas.

Antoine Poupel et Aurélien Louis – Underline

Une porte qui ne fait pas peur

Tout est pensé pour que l’on entre sans appréhension. On découvre d’abord une boutique accueillante, où des œuvres d’artistes sont proposées à petits prix pour que chacun puisse en emporter une. Vient ensuite le café-bar, prolongé d’une terrasse de près de 200 m² : vins bio, produits locaux, boissons maison fabriquées en France, dont une limonade et un cola à base de plantes, et côté assiette, des frites et quelques plats faits maison, puis les œuvres se découvrent au fil des voûtes : peintures, photographies, sculptures, gravures, céramiques…

Ce dimanche, toutes les générations se côtoyaient : familles avec enfants, amis attablés, promeneurs curieux. Un lieu convivial, ouvert au vivre-ensemble, où l’art ne se tient pas à distance mais circule entre les tables.

Quatre éléments, une quarantaine d’artistes

L’exposition inaugurale, « Les Quatre Éléments – Première #1 », réunit une quarantaine d’artistes sous le commissariat de Rachel Hardouin, autour de la terre, de l’eau, de l’air et du feu. Parmi eux, j’ai choisi de m’arrêter sur Antoine Poupel, photographe avec qui je collabore depuis des années, et sur trois amis artistes de longue date qu’il a retrouvés à l’occasion de cette exposition : des retrouvailles amicales et artistiques sous la ligne.

ANTOINE POUPEL : la cinquième saison

Photographe, Antoine Poupel vit à Malakoff. Il a sillonné le monde, et tout particulièrement le Japon. Ses « Saisons » mêlent des fragments de paysages de France et du Japon pour composer une saison imaginaire, une cinquième saison, comme un paysage intérieur. Ce travail a été présenté à Tokyo dès 2008, au Chanel Nexus Hall, sous le titre « saison 5 — France et Japon, la cinquième saison », à l’occasion du 150e anniversaire des relations franco-japonaises. On l’a vu depuis aux Champs Libres, à Rennes, où il est resté exposé une année entière à partir de 2015, aux Jardins suspendus du Havre en 2019, lors du parcours photographique Are You Experiencing, à la galerie Basia Embiricos à Paris (« Cinquième saison », 2025), et cet été au Carrelot, à La Romieu, dans le Gers. Le critique d’art et philosophe Gilbert Lascault (1934-2022), auteur du « Monstre dans l’art occidental », l’avait accompagné de ses textes dans le livre « Un cinquième climat » (2014).

À Underline, ses forêts, ses brumes et ses rougeoiements d’automne habitent l’espace dédié à la terre, dans une scénographie volontairement dépouillée : au sol, un lit de charbon.

JOËL LEICK, la ponctuation du corps

Peintre, photographe, graveur et poète, Joël Leick vit et travaille à Paris. Il glane des instants d’humanité, dans la nature comme en ville, et a publié plus d’une centaine d’ouvrages avec des poètes contemporains. Il présente ici des leporellos sur le thème du feu, grandes feuilles pliées en quatre où se mêlent gravure, encre et collage. Un trait d’encre noire court d’une image à l’autre, comme une respiration : « la ponctuation du corps sur le papier », dit le cartel. Une table permet de feuilleter ses livres.

JEAN-YVES GOSTI, une famille cabossée

Sculpteur, Jean-Yves Gosti travaille surtout le granit. De la forge de son père, il a gardé le goût du feu, de l’alchimie et du hasard. Ses personnages de tôle, de pierre et de métal forment une famille imaginaire, des caractères cabossés aux expressions bienveillantes. Les titres disent beaucoup : « Se reconstruire », « Le Janus masqué », « Seul », « Pas d’idée ? ». Ces visages abîmés ne font pas peur, peut-être parce qu’ils ne cachent pas leurs cicatrices. Lui-même s’en méfie : « Trop de métier, trop de sophistication dans le geste ramollissent la pensée. »

KIMIKO YOSHIDA, le regard voilé

Née à Tokyo, installée en France depuis 1995, Kimiko Yoshida a fait de l’autoportrait monochrome sa signature depuis vingt-cinq ans. Elle les réalise sans retouche numérique, selon un protocole immuable. On la connaît notamment pour ses « Mariées intangibles ». Un grand portrait bleu retient ici le regard : un drapé de soie enveloppe le visage, et un seul œil reste visible. C’est pourtant nous qui nous sentons regardés.

Pour la série présentée à Underline, l’artiste a travaillé à Kyoto avec des artisans d’exception, Trésors nationaux vivants ou fournisseurs de la Cour impériale. Ils ont appliqué à la laque et à la poudre d’or des dessins anciens du « Dit du Genji » sur ses autoportraits. Une image ancienne posée sur une image d’aujourd’hui : on ne saurait mieux illustrer la rencontre de l’art et du savoir-faire que défend Underline.

Bonne route, Underline

On ressort d’Underline avec le sentiment qu’un lieu peut abolir certaines frontières : entre l’art et l’artisanat, entre les générations, entre ceux qui osent pousser la porte d’une galerie et ceux qui n’oseraient pas. Je souhaite à Aurélien Louis et à toute l’équipe une belle continuation, et d’atteindre leur but : ouvrir la culture à tous.

Underline – 372, rue de Vaugirard, 75015 Paris. Métro Porte de Versailles ou Convention. Du mercredi au samedi de 11 h à 23 h (22 h le mercredi), le dimanche de 11 h à 21 h. Entrée libre.

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